Il est beaucoup question du mariage, au Gobolistan, ces temps-ci.
Alors non, il ne s'agit pas du nôtre (il a déjà été célébré il y a bientôt 7 ans (déjà ?????) et tient bon la barre), mais de plusieurs autres : celui de ma petite soeurette Zabeth, qui sera célébré le 10 mai au fin fond de la Bretage, et ceux que nous préparons avec les jeunes couples de fiancés de Sélestat (sessions CPM, rencontres avec les couples à la maison, etc.).
Et là, il y a souvent des choses plutôt étranges que nous vivons...
Quand on parle de mariage religieux, j'entends par là mariage catholique, tout le monde voit de quoi il s'agit : cérémonie à l'église, belle robe blanche la plupart du temps, jolies fleurs, photos, alliances, et tout le folklore qui va avec.
Quand on demande aux couples pourquoi ils se marient à l'église, au mieux, ils disent que c'est parce qu'ils croient en quelque chose qui les dépasse, et que c'est important pour eux. Pour ceux-là, quand on creuse un peu, on se rend compte qu'ils ne savent pas bien comment exprimer ce qu'ils vivent, mais qu'ils mettent derrière le mariage religieux un contenu autre que le traditionnel "c'est plus long et plus beau que le mariage à la mairie" qu'on entend le reste du temps. Si ces jeunes ont le temps, si ça les interpelle vraiment, ils pourront tout à fait creuser cette question après le mariage, et donner du sens à celui-ci.
Seulement, ceux qui donnent cette réponse sont plutôt rares, ces derniers temps. En dehors du "c'est plus long et plus beau que le mariage à la mairie" déjà cité, on entend aussi des "c'est la tradition", ou bien "c'est la suite logique : on a été baptisés, on a fait notre première communion et notre confirmation, alors c'est normal qu'on se marie à l'église".
Et là, ça me fait un peu tiquer quand même. En quoi est-ce une suite "logique" ? Est-ce qu'on doit forcément inscrire à son "palmarès" personnel la totalité des sacrements ? A moins de devenir veuf un jour et d'entrer par la suite dans les ordres ou de devenir prêtre, c'est impossible d'avoir les 7 sacrements que sont le baptême, l'eucharistie, la réconciliation, le mariage, l'ordre, la confirmation et l'onction des malades. Sauf dans le cas cité plus haut, on ne peut recevoir que 6 des 7 sacrements. La logique dans ce cas-là est plutôt une vue de l'esprit, qui inclut sans doute non seulement le fait d'avoir été baptisé, d'avoir fait sa première communion et sa confirmation, mais aussi d'être en couple, de construire une maison, éventuellement d'avoir déjà un voire plusieurs enfants... quand ils ne le disent pas expressément : "c'est pour officialiser notre relation".
Certes. Cette relation de couple existe, les fiancés ont souvent un passé commun plus que conséquent (plusieurs années, plus de dix ans pour certains), mais pourquoi le mariage ? Pourquoi pas le Pacs, ou rester dans l'union libre ou le concubinage ?
Qu'est-ce que le mariage apporte de plus à ces couples ? Est-ce une question d'impôts ? De nom de famille pour les enfants ? De famille ? S'ils ont besoin d'officialiser par un engagement leur relation, est-ce à cause du regard et de la pression familiale ?
Toutes ces raisons sont à mon sens tout à fait valables, mais pour le mariage civil. C'est le mariage civil qui apporte au couple la "solution" pour les impôts, qui garantit un nom de famille identique pour toute la famille (même si la femme peut toujours décider de garder son nom seul, d'y accoler celui de son mari ou de le faire figurer avant celui de son mari, de même que ces noms de famille seront ceux des enfants, l'un, l'autre, ou les deux dans un sens ou l'autre). C'est aussi le mariage civil qui certifie aux yeux de la société l'union d'un homme et d'une femme. C'est lui qui l'officialise, puisque c'est le seul qui soit reconnu aux yeux de la loi, en tout cas en France. Alors quid du mariage religieux ? Qu'apporte-t-il en plus du mariage civil pour faire courir tant de monde à l'église ?
Le mariage civil et le mariage religieux engagent strictement à la même chose : dans le mariage civil, les époux s'engagent à la fidélité l'un envers l'autre, ils s'engagent pour le meilleur et le pire, ils s'engagent à une communauté de vie, ils s'engagent aussi à avoir un comportement responsable envers les enfants qui naîtront de leur union. Ils s'engagent librement à se soutenir mutuellement, à élever et à subvenir aux besoins de leurs enfants jusqu'à ce que ceux-ci soient capables de le faire eux-mêmes.
Le mariage religieux engage les époux à la fidélité, il les engage pour la vie. Les époux s'engagent aussi à être féconds, ils acceptent "la responsabilité d'époux et de parents", ils s'engagent à élever leurs enfants chrétiennement, et enfin, ils s'engagent librement, c'est-à-dire que la présence d'un enfant, ou bien la maison qu'ils construisent ne constituent pas des raisons de se marier. D'où à mon sens l'importance de ne pas être "trop" engagé l'un envers l'autre avant le mariage, pour pouvoir dire "non" le jour J si jamais on se rend compte que l'on s'est trompé. Sinon, où est la liberté ?
Les questions relatives au mariage telles que les présente l'Eglise sont plus larges que cela : l'Eglise propose non seulement un sacrement, mais également un "chemin de vie", dans la foi catholique. En ce sens, le mariage est un engagement exigeant. Parce que la dimension présente dans le mariage religieux, et absente du mariage civil, ce qui fait la différence entre les deux, outre que l'un est "officiel" et l'autre pas, c'est la dimension spirituelle, celle de la rencontre avec Dieu. Dieu est au coeur de l'amour entre l'homme et la femme, c'est lui qui a permis la rencontre entre cet homme et cette femme. Cette rencontre fait partie du plan de Dieu pour chacun d'entre nous. Il est omniscient et omnipotent, il sait tout, il voit tout, et il peut tout. Et dans le mariage, il s'engage aux côtés des fiancés. Les mariés ne sont pas seuls, Dieu s'engage avec eux.
Cela m'amène à une réflexion toute bête : la question de la foi. Parce que cet engagement religieux suppose donc qu'on croie en Dieu. Sinon, on demande à l'Eglise de célébrer un mariage où une personne dont on ne reconnaît pas l'existence réelle va s'engager avec les mariés. Il y a là une contradiction évidente qui fait que la question de la foi devient centrale dans la préparation au mariage : le postulat de départ a changé. Avant, on se mariait à l'église parce que c'était comme ça : tout le monde ou presque était croyant (et pratiquant, cela va de soi, de toute façon, il y a encore 40 ans, l'Eglise refusait le sacrement du mariage aux non-pratiquants), et donc, la question de la foi ne se posait pas puisque c'était une donnée de base. Aujourd'hui, les églises sont désertées le dimanche, mais les équipes de préparation au mariage préparent des couples à tour de bras : A Sélestat, notre équipe seule en prépare entre 75 et 80 chaque année ! Il devrait donc y avoir beaucoup de jeunes couples et de familles dans nos églises ! Mais où sont-ils, ces couples qui se sont engagés devant Dieu ?
La foi n'est plus une donnée de base : seuls ceux qui y ont réfléchi, ceux qui se sont approprié la foi qui leur a été transmise par leurs parents ou d'autres, ceux qui ont expérimenté LA rencontre avec Dieu croient réellement que Dieu est dans leur vie, que Dieu agit avec eux, qu'il les accompagne, qu'il les soutient au quotidien. Ceux-là croient que s'ils demandent, il obtiendront de Dieu ce qui leur manque dans leur vie.
"Cherchez et vous trouverez", "Demandez, et vous obtiendrez", "Frappez à la porte, et on vous ouvrira". Ces quelques phrases de l'Evangile disent bien que Dieu est un Père aimant, qui ne saurait rien refuser à ses enfants qu'il aime tant...
Alors aujourd'hui, quand nous sommes en session de préparation au mariage, nous devons faire attention à ce que nous disons. Nous ne devons pas "titiller" les couples que nous accompagnons : ce n'est pas notre rôle. Nous ne devons pas les pousser dans leurs retranchements et les mettre en face de leurs contradictions : c'est le rôle du prêtre. Nous devons les accueillir tels qu'ils sont, là où ils en sont.
Je suis d'accord avec cette dernière phrase : les accueillir tels qu'ils sont, là où ils en sont. Mais pas avec le reste. Parce que ces sessions seront sans doute pour eux le premier lieu où ces questions leur seront posées, ce sera sans doute le seul moment où ils se poseront pour aborder avec d'autres couples la question du "pourquoi" du mariage religieux. Si nous, couples animateurs, ne leur posons pas la question, si nous n'amorçons pas la réflexion, ils ne feront pas le pas tous seuls, pris qu'ils sont par le tourbillon de la vie quotidienne et des préparatifs du mariage. Ils devront attendre au mieux la discussion avec le prêtre, quelques jours avant la célébration, pour se poser les vraies questions sur un engagement qui va les "river" l'un à l'autre pour le restant de leurs jours : le mariage religieux est indissoluble.
Pourquoi ces questions sont-elles si importantes pour moi ? Finalement, qu'est-ce que ça peut me faire à moi, que ces couples se marient à l'Eglise ou non ? Et qu'ils le fassent pour les bonnes ou les mauvaises raisons ?
Pour moi, l'Eglise a un message fort à faire passer : accueillir tous et chacun, oui. Bien sûr. Donner un sacrement à tous, croyants ou non croyants : non. Parce que justement, le mariage à l'église est exigeant. Et pour ceux qui tentent au quotidien de le respecter, de vivre pleinement les engagements et les préceptes de l'Eglise parce qu'ils y croient, parce qu'ils croient que c'est un don de Dieu, et que c'est la plus belle chose qui puisse leur arriver, pour ceux-là, voir le mariage religieux, ce si bel engagement, vidé de son contenu parce que tout le monde, y compris ceux qui ne croient pas en Dieu, peut y accéder, c'est douloureux. Parce que du coup, l'engagement lui-même perd de son sens. Et si les autres, ceux qui s'assoient sur les préceptes de l'Eglise (notamment en ce qui concerne la cohabitation avant le mariage, les relations sexuelles, la contraception, la vie de foi dans le couple, la prière du couple, etc.), peuvent contracter cet engagement, c'est que l'Eglise ne lui donne pas ou plus sa vraie valeur, et elle devient illisible : comment être crédible quand on demande aux couples l'abstinence avant le mariage, quand on leur demande de ne pas utiliser de contraception, d'une part, et qu'on accorde le mariage à tous, y compris à ceux qui cohabitent, qui usent et abusent de la contraception ? Il devient alors décourageant d'essayer de "tenir" dans les épreuves, quand il devient si facile de divorcer et de demander ensuite l'annulation du mariage religieux pour en contracter un autre avec une autre personne...
Quel est le sens du mariage ? Que veut dire pour tous ces couples qu'il est "indissoluble", quand en session de préparation, on entend une jeune femme dire que si jamais elle divorce, elle sera heureuse du chemin fait avec cet homme qu'elle va épouser ? Que veut dire la fécondité, quand cet homme nous dit en session qu'il élèvera "humainement" ses enfants, et qu'il n'est pas question de les baptiser, alors que l'engagement du mariage, c'est justement de les élever "chrétiennement" et de leur transmettre cette foi qui est censée faire vivre ses parents ? Que veut dire la liberté, quand on entend que ces jeunes se marient à l'église parce que s'ils ne le font pas, leur mère, ou leur grand-mère, ne s'en remettrait pas ? Que veut dire la fidélité, quand la mariée passe la semaine qui suit le mariage avec son amant, invité au mariage bien sûr, et qu'elle quitte son nouvel époux pour ledit amant un mois après la cérémonie ?
Ce soir, j'ai une impression de dégoût. L'impression que ce magnifique engagement qu'est le mariage n'est pour beaucoup qu'un bel emballage cadeau, prétexte à faire la fête et à réunir famille et amis. Bien sûr que cet aspect du mariage est important ! Mais pourquoi fait-on la fête ? Parce qu'on est heureux et qu'on veut le dire à toute la Terre ! Parce qu'on est tellement comblé qu'on voudrait offrir une journée inoubliable à toux ceux qu'on aime et qui ont partagé avec nous cet immense moment de joie ! Là, chez un grand nombre de couples que nous rencontrons, j'ai l'impression que le mariage n'a pas de sens. Qu'il n'est qu'une "formalité" pour beaucoup d'entre eux : il fait partie des étapes normales : on s'installe ensemble, on fait construire une maison, on a un enfant, deux peut-être, et on se marie... Comme s'ils n'avaient aucune conscience de ce à quoi ils s'engagent... Alors de nos jours, on lit les "petites lettres" sur les contrats d'assurance, on s'engage pour 12 ou 24 mois (renouvelable par tacite reconduction) avec un opérateur de téléphonie mobile, mais quand on prend un engagement qui va décider de tant de choses durant toute la vie, on ne se pose même pas la question de savoir quels sont les termes du contrat ?
Ce que Jean-Luc et moi essayons de faire, c'est simplement de planter des graines. Peut-être que notre engagement permettra à ces jeunes fiancés de se poser les bonnes questions, et d'avancer. C'est en tout cas cette espérance qui continue de nous porter. Parce que la plupart de ces couples, nous ne les reverrons jamais. Nous ne saurons jamais ce qu'ils sont devenus. Nous prions toujours pour eux après la session, et après les rencontres que nous faisons à la maison, pour préparer le dossier administratif. J'aimerais croire que la rencontre qu'ils font avec nous quand ils viennent chez nous ou quand ils viennent à une session leur permet de dialoguer ensuite, entre eux, et d'avancer sur ce chemin de foi et de vie exigeant qu'est le mariage... Mais rien n'est moins sûr... Sans doute, pour beaucoup d'entre eux, ces discussions sont-elles oubliées dès le lendemain de la célébration du sacrement... J'ose espérer malgré tout que pour quelques-uns, les graines porteront du fruit...